Commeon peut le constater, le bouc Ă©missaire a un lien Ă©troit avec nos Ă©motions les plus enfouies, dont l’expression de la frustration, la manque de contrĂŽle, la peur de l’imprĂ©vu et la Nousne sommes plus dupes du mĂ©canisme du bouc Ă©missaire grĂące au sacrifice du Christ sur la croix. C’est le basculement entre les religions paĂŻennes et le judĂ©o-christianisme qui abolit Lesboucs Ă©missaires, par dĂ©finition, ne sont pas des agresseurs. Sinon ils ne seraient pas des boucs Ă©missaires mais des coupables logiquement chĂątiĂ©s (enfin logiquement, pas forcĂ©ment non plus). Essayons donc de comprendre comment tout cela se noue. Les boucs Ă©missaires n'agressent pas, mais sont agressĂ©s. Leurs agresseurs ne peuvent 2 Le sensible. Le bouc Ă©missaire et l' intimidation ont des intentions similaires, et chacun donne Ă  l'agresseur une poussĂ©e de pouvoir ; ce sera beaucoup plus satisfaisant si Commentappliquer ce conseil sans ĂȘtre machiavĂ©lique ? Pour un chef d’État, il est plus simple de soutenir que les choix sont imposĂ©s par la « technocratie » : Commission europĂ©enne, OMS, ou comitĂ© d’experts, par exemple. Pour un chef d’entreprise, le gouvernant est le bouc Ă©missaire idĂ©al. Il est toujours facile de renvoyer XSsP. RĂ©sumĂ© Plan Notes de l’auteur Texte Notes Citation Auteur RĂ©sumĂ©s Die SĂŒndenbock-Interpretation des Antisemitismus stösst in weiten Fachkreisen immer noch auf Ablehnung, und zwar nicht zuletzt, weil man niemals von diesem Modell ausging, um theoretische Überlegungen anzustellen. ZunĂ€chst wird somit eine Kurzanalyse dieses Mechanismus als Regulativ in sozialen Krisenzeiten vorgelegt, wobei er in zweifacher Hinsicht genauer dargestellt werden soll angestrebt wird die Beschreibung seines Funktionierens sowie der unerlĂ€sslichen Voraussetzungen seines Wirkens — der GlaubwĂŒrdigkeit, Sichtbarkeit und Verwundbarkeit des SĂŒndenbocks. Anschliessend wird der Versuch unternommen, aufzuzeigen, dass im Deutschland des 19. u. 20. Jahrhunderts die soziale Lage von breiten Bevölkerungsschichten die Ausbreitung des Antisemitismus erklĂ€rt. Der Nazi-Antisemitismus hat die Wirkungsmöglichkeiten dieses Mechanismus bloss auf ihren Höhepunkt getrieben. Si le modĂšle du bouc Ă©missaire est assez largement refusĂ© comme modĂšle explicatif de l’antisĂ©mitisme, c’est parce qu’il n’a jamais Ă©tĂ© thĂ©orisĂ©. On s’efforcera donc, dans une premiĂšre partie, de proposer briĂšvement une analyse de ce mĂ©canisme de rĂ©gulation des crises sociales, en cherchant Ă  prĂ©ciser Ă  la fois comment il fonctionne et Ă  quelles conditions – de crĂ©dibilitĂ©, de visibilitĂ© et de vulnĂ©rabilitĂ© du bouc Ă©missaire – il peut ĂȘtre mis en Ɠuvre. On tentera ensuite de montrer que dans l’Allemagne des XIXe et XXe siĂšcles la situation sociale de larges couches de la population explique pourquoi l’antisĂ©mitisme s’est dĂ©veloppĂ©. L’antisĂ©mitisme nazi n’a fait que pousser Ă  leur paroxysme les potentialitĂ©s du mĂ©canisme*. If the image of the scapegoat is usually rejected as an explanatory model of anti-Semitism, it is because it has never been the object of a theoretic approach. Thus shall we in a first part put forward a brief analysis of the scapegoat model as a system of regulation of social crises, and at the same time show how it works and what are the various conditions acceptability – recognition – vunerabilty of its appearance. In a second part we shall consider how in 19th and 20th century Germany the social situation of an important part of the population contributed to the development of anti-Semitism. Indeed, Nazi anti-Semitism did nothing but push to extremes the potential resources of this de page Notes de l’auteur* Les matĂ©riaux utilisĂ©s dans ces pages viennent d’une thĂšse de doctorat d’État, soutenue en mai 1986 Ă  l’UniversitĂ© de Paris-Sorbonne, et dont une version abrĂ©gĂ©e est Ă  paraĂźtre aux Éditions du Cerf. Texte intĂ©gral 1 – C’était la position, lors de la soutenance, de l’historien israĂ©lien Saul FriedlĂ€nder. On retrouv ... 1Par ce titre, on a voulu proposer une lecture de l’antisĂ©mitisme allemand, et du nazisme en particulier, Ă  l’aide du modĂšle du bouc Ă©missaire ». Gomme une telle dĂ©marche va trĂšs gĂ©nĂ©ralement Ă  l’encontre d’une attitude largement partagĂ©e, et pas seulement par les historiens du nazisme1, il a paru nĂ©cessaire d’insister plus sur ce modĂšle du bouc Ă©missaire », pour en proposer une analyse relativement approfondie, que sur l’antisĂ©mitisme allemand, supposĂ© connu. Comme tout effort de thĂ©orisation, il s’agit d’élaborer une grille de lecture qui puisse s’appliquer et donc rendre compte des Ă©vĂ©nements historiques ; et comme cet effort de thĂ©orisation s’inscrit dans une perspective sociologique, c’est au niveau du fonctionnement des sociĂ©tĂ©s – et de la stratĂ©gie des acteurs qui les composent – qu’on tentera de comprendre la nature de l’antisĂ©mitisme. On s’excusera du caractĂšre abstrait du discours il n’a pas semblĂ© possible d’en faire l’économie. 2 – Cf. Le bouc Ă©missaire, 7e volume du Rameau d’Or, 1935 trad. française, R. Laffont » coll. Bouq ... 3 – Jean-Claude Muller, Pouvoir et rituel. L’idĂ©ologie politique des chefferies Rukuba, thĂšse, Nanter ... 2Lorsqu’on parle de bouc Ă©missaire », on pense bien Ă©videmment au rituel du Jour de l’Expiation Lev. XVI, lorsqu’un bouc, tirĂ© au sort et sur lequel le grand prĂȘtre impose les mains, est emmenĂ© Ă  Azazel », au dĂ©sert, chargĂ© des pĂ©chĂ©s de la communautĂ©. Dans ce rituel, il y a mise Ă  mort diffĂ©rĂ©e ; mais ce sur quoi il faut insister, c’est d’une part sur l’innocence de la victime sur laquelle s’opĂšre le transfert, et d’autre part sur la purification qui en rĂ©sulte, simultanĂ©ment, pour le groupe qui se voit ainsi libĂ©rĂ© du passĂ© et introduit dans un futur oĂč de nouveaux rapports peuvent s’instaurer. En un sens, on peut dire qu’on a lĂ  les caractĂ©ristiques essentielles du bouc Ă©missaire sacrificiel, rĂ©parateur, que l’on retrouve dans la tradition chrĂ©tienne Ă  travers la figure du serviteur souffrant. Mais cette notion, avec des connotations proches, se retrouve dans d’autres traditions, comme l’a montrĂ© J. Frazer2. Il s’agit toujours de trouver une solution au problĂšme du mal – soit pour l’écarter, soit pour le rĂ©parer – Ă  travers un rituel magique mis en Ɠuvre par la communautĂ© en tant que telle. La dĂ©signation puis l’expulsion hors du corps social du porteur du mal permet en mĂȘme temps, et par contrecoup, la restauration du consensus Ă  l’intĂ©rieur du groupe, et donc sa rĂ©gĂ©nĂ©ration. À la limite, et dans une interprĂ©tation cosmique du rituel – comme par exemple Muller3 a pu l’observer chez les Rukuba du Nigeria central, dans un rituel appelĂ© kugo –, c’est le Monde qu’il s’agit de remettre en ordre », de rĂ©parer. 4 – C’est la tendance d’Henri Baruk dans Psychiatrie morale expĂ©rimentale individuelle et sociale, PU ... 5 – Cf. RenĂ© Girard, La violence et le sacrĂ©, Grasset, 1972 ; Le bouc Ă©missaire, Grasset, 1983 ; La r ... 6 – Pierre-AndrĂ© Taguieff, Sur une argumentation anti-juive de base. L’auto-victimisation du narrat ... 3MĂȘme si le rituel s’y prĂȘte – par rĂ©fĂ©rence Ă  la notion de faute », de pĂ©chĂ© » –, il faut cependant Ă©viter une interprĂ©tation morale, psychologisante, du concept du bouc Ă©missaire4 ; tout autant d’ailleurs que l’interprĂ©tation fondamentaliste qui fait du bouc Ă©missaire, Ă  travers la maĂźtrise de la violence qu’il permet, le fondement du social5. En utilisant le concept de bouc Ă©missaire », on veut signifier qu’on cherche Ă  rendre compte du fonctionnement du social Ă  l’aide de la reprĂ©sentation modĂšle d’un mĂ©canisme – parmi d’autres possibles – qui permet aux acteurs sociaux de rĂ©soudre symboliquement certains problĂšmes qui se posent Ă  eux, et qu’il leur serait socialement difficile de rĂ©soudre autrement. Certes, le choix du bouc Ă©missaire n’est pas entiĂšrement arbitraire – il doit satisfaire Ă  certaines conditions –, mais ce qu’il faut d’abord analyser, c’est le processus mĂȘme de l’action collective et la croyance sur laquelle elle repose. Il faut comprendre pourquoi les acteurs sociaux ont recours Ă  ce type de stratĂ©gie, et, refusant le piĂšge du discours auto-victimaire6, s’intĂ©resser d’abord au bourreau avant d’envisager le rĂŽle de sa victime. 1 – Le fonctionnement d’un systĂšme 7 – Jean Piaget, Biologie et connaissance, Gallimard, 1967, p. 243 sq. 8 – W. R. Ashby, Requisite variety and its implication for the control of complex systems », Çybern ... 4On peut considĂ©rer que toute sociĂ©tĂ© – et tout segment de celle-ci toute organisation formellement dĂ©finie – est un systĂšme qui, dans des conditions normales et optimales de fonctionnement, dispose d’une certaine marge de manƓuvre pour rĂ©pondre Ă  la variabilitĂ© des situations. Le systĂšme est alors capable de gĂ©rer les perturbations de son environnement dans la mesure oĂč celles-ci restent Ă  l’intĂ©rieur de certaines limites, il maĂźtrise diffĂ©rents processus qui lui permettent soit de s’adapter aux perturbations – assimilation et accommodation, au sens de J. Piaget7 –, soit d’apporter une solution aux perturbations elles-mĂȘmes – feedback rééquilibrant, nĂ©gatif. Un systĂšme rigide sera alors un systĂšme qui n’accepte de s’adapter qu’à de faibles perturbations, tandis qu’un systĂšme souple acceptera une plus grande variabilitĂ©. On retrouve lĂ  la loi de variĂ©tĂ© requise » d’Ashby8. Et on peut ajouter ici que si, synchroniquement, il y a des diffĂ©rences entre systĂšmes, un mĂȘme systĂšme peut, diachroniquement, Ă©voluer, par exemple se rigidifier par Ă©puisement de ses rĂ©serves et donc par abaissement de niveau de sa variĂ©tĂ© propre. 5La question est alors de savoir ce qui se passe lorsque, dans l’environnement d’un systĂšme ouvert et du fait tout autant du degrĂ© d’anormalitĂ© de la perturbation que du degrĂ© de rigiditĂ© du systĂšme, cette limite acceptable est dĂ©passĂ©e, soit en nature, soit en amplitude. Dans le premier cas, il s’agit de l’apparition de l’ inconnu » subjectif au sens propre, d’un Ă©vĂ©nement qui n’a encore jamais Ă©tĂ© expĂ©rimentĂ© par le systĂšme et pour lequel celui-ci ne dispose pas immĂ©diatement de rĂ©ponse » adĂ©quate ; dans le second, les rĂ©ponses disponibles risquent de n’ĂȘtre pas appropriĂ©es et leur mise en Ɠuvre ne pas avoir un effet suffisant pour rĂ©soudre la crise qui dĂ©coule de la perturbation. Dans les deux cas, il y a blocage des possibilitĂ©s inventives, limitation dans l’élaboration des projets, repli sur des positions dĂ©fensives. À moins d’éclater, ce qui serait proprement contraire Ă  son but qui est de subsister, le systĂšme va devoir gĂ©rer la perturbation, et, ne disposant pas d’assez de variĂ©tĂ© pour la gĂ©rer comme telle c’est-Ă -dire y adapter son organisation, il va utiliser un mĂ©canisme rĂ©ducteur, d’autodĂ©fense et de protection individuelle ou collective, pour ramener la perturbation Ă  quelque chose de connu, de stĂ©rĂ©otypĂ©. 9 – Henri Atlan, Entre le cristal et la fumĂ©e. Essai sur l’organisation du vivant, Le Seuil, 1979, p. ... 6Ce mĂ©canisme ou processus que H. Atlan9 appelait d’évitement de la crise » transforme le signal qu’est la perturbation en signe – c’est-Ă -dire qu’il le charge symboliquement et donc affectivement –, en mĂȘme temps qu’il procĂšde Ă  un changement de plan pour permettre le passage Ă  l’action – et par lĂ  favoriser la catharsis. L’apparition d’une perturbation anormale – incident, catastrophe – et des consĂ©quences non souhaitĂ©es qui en dĂ©coulent pour le systĂšme, pour son organisation et son fonctionnement, provoquent, chez les acteurs, anxiĂ©tĂ© et tension. Ces derniers ne peuvent que constater la perturbation c’est une information qui ne contient pas en elle-mĂȘme son sens et son explication, et est donc proprement incomprĂ©hensible ». Mais cela ne peut ĂȘtre satisfaisant pour l’esprit qui cherche Ă  comprendre c’est-Ă -dire Ă  dĂ©coder, ni pour l’action qui a besoin de s’appuyer sur une comprĂ©hension – mĂȘme erronĂ©e – des situations. D’oĂč la transformation du signal en signe, passage du plan de la rĂ©alitĂ© tangible Ă  celui des symboles, abstraits et conventionnels, c’est-Ă -dire en un rapport, arbitraire et codĂ©, entre signifiant et signifiĂ©. Faire signe, c’est donner sens Ă  la perturbation en lui trouvant une cause, rĂ©elle ou symbolique, que cette cause soit Ă©laborĂ©e pour rĂ©pondre Ă  la crise elle-mĂȘme ou, plutĂŽt, que l’on puise dans le stock disponible, dans les modĂšles culturels dans la mĂ©moire du systĂšme, des causes dĂ©jĂ  plus ou moins institutionnalisĂ©es et ritualisĂ©es. 7Dans le cas du bouc Ă©missaire, cette cause est Ă  la fois exogĂšne et individualisĂ©e elle est exogĂšne puisqu’elle renvoie Ă  autre chose qu’à la perturbation elle-mĂȘme et qu’elle court-circuite l’examen des causes rĂ©elles – matĂ©rielles et/ou mentales – qui sont Ă  l’origine de la perturbation et de sa transformation en crise ; elle est individualisĂ©e puisqu’elle fait explicitement appel Ă  la responsabilitĂ© sous ses deux aspects de causalitĂ© et de volontĂ© d’un ĂȘtre ou d’un groupe. Non seulement l’ĂȘtre et le groupe sont considĂ©rĂ©s comme Ă©tant en mesure de provoquer – d’ĂȘtre Ă  l’origine de – la perturbation, mais encore on leur attribue la volontĂ© de l’avoir engendrĂ©e par inadvertance ou par malignitĂ©. 2 – Conditions d’acceptation d’un bouc Ă©missaire donnĂ© 10 – Cf. Jacques MĂ©lĂšse, Approche systĂ©mique des organisations. Vers une entreprise Ă  complexitĂ© humai ... 11 – Une analyse psychanalytique de ce processus a Ă©tĂ© proposĂ©e par Imre Hermann, Psychologie de l’ant ... 12 – Cf. Jean-LĂ©on Beauvois et Robert Joule, Soumission et idĂ©ologies. Psychosociologie de la rational ... 8On a donc ici un mode de rĂ©gulation trĂšs spĂ©cifique des situations de crise puisqu’il ne s’agit pas, comme dans le cas des feedback classiques, d’une rĂ©troaction informationnelle ou Ă©nergĂ©tique qui transforme plus ou moins automatiquement une sortie en entrĂ©e, mais d’un processus d’action10 dont l’effet est de rĂ©duire la tension nĂ©e de la crise par projection sur un objet » marginalisable11. Il y a refus de modifier l’organisation du systĂšme – mĂȘme si celui-ci tendra, par la suite, Ă  Ă©voluer si la perturbation n’est pas accidentelle – et Ă©tablissement d’une connexion nouvelle » entre la perturbation et une cause symbolique mĂȘme si elle est puisĂ©e dans la mĂ©moire du systĂšme. Quelles que soient les conditions de mise en Ɠuvre de ce processus, qui renvoient au systĂšme lui-mĂȘme, Ă  sa structure et donc au pouvoir qui s’y exerce, le mĂ©canisme du bouc Ă©missaire tient son efficacitĂ© rĂ©gulatrice de lui-mĂȘme, et parce que les acteurs sociaux acceptent – consciemment ou inconsciemment – cette efficacitĂ©. En cela, c’est un processus de rationalisation12 qui permet d’accĂ©der Ă  une cohĂ©rence des reprĂ©sentations individuelles et /ou sociales en donnant une explication » apparemment rationnelle Ă  la crise ; un tel processus s’inscrit donc dans une, ou au confluent de plusieurs stratĂ©gies essentiellement symboliques. 13 – G. Bonazzi, Pour une sociologie du bouc Ă©missaire dans les organisations complexes, Sociologie du ... 14 – Cf. L. Berkowitz et J. Green, The stimulus qualities of the scapegoat, Journal of abnormal and so ... 9En mettant l’accent sur l’acceptation des acteurs sociaux, condition nĂ©cessaire du fonctionnement du processus d’émissarisation, on retrouve le concept de crĂ©dibilitĂ© » utilisĂ© par G. Bonazzi13. En plus de la visibilitĂ© » et de la vulnĂ©rabilitĂ© », un bouc Ă©missaire devra, pour ĂȘtre socialement crĂ©dible, possĂ©der un certain nombre de qualitĂ©s » dont on pourra faire Ă©tat dans la quasi-nĂ©gociation qui mĂšne Ă  sa dĂ©signation-acceptation. Dans le cas d’organisations complexes formelles, c’est sa position hiĂ©rarchique, c’est-Ă -dire son rapport au pouvoir, qui apparaĂźt comme la plus importante sa marginalitĂ© – personnelle ou occasionnelle – n’étant que seconde, mĂȘme si elle permet d’accroĂźtre la crĂ©dibilitĂ© du bouc Ă©missaire en lui donnant une certaine visibilitĂ©. Dans le cas de systĂšmes plus vastes, on pourrait penser en suivant R. Girard que c’est la marginalitĂ© des victimes qui renforce leur crĂ©dibilitĂ©. Et le fait que les victimes soient parfois prĂ©parĂ©es » Ă  leur rĂŽle de victime semble appuyer cette analyse. Mais cette marginalitĂ©, Ă©tant interprĂ©tĂ©e en termes de monstruositĂ©, renvoie elle aussi Ă  la notion de pouvoir, non plus de participation au pouvoir au sein d’un ensemble hiĂ©rarchique, mais de contre-pouvoir, de pouvoir malĂ©fique qui sert d’explication ultime Ă  la crise elle-mĂȘme. Peu importe la rĂ©alitĂ© objective, la diffĂ©rence qui marque » le bouc Ă©missaire ; sa crĂ©dibilitĂ© s’appuie, dans tous les cas, sur la croyance, le plus souvent non fondĂ©e, qu’il dĂ©tient un pouvoir suffisant pour provoquer la crise, que sa position dans le systĂšme lui permet d’agir sur son fonctionnement et de le perturber ; qu’il peut donc ĂȘtre cause et responsable de ce qui advient14. Un bon » bouc Ă©missaire est alors celui pour lequel la croyance en un pouvoir occulte de niveau acceptable est suffisamment rĂ©pandue dans le systĂšme pour que les acteurs consentent Ă  le considĂ©rer comme tel. C’est aussi ce qui explique que, selon les sociĂ©tĂ©s et au sein mĂȘme d’une sociĂ©tĂ©, on peut trouver plusieurs types de bouc Ă©missaire celui qui est bouc Ă©missaire dans une sociĂ©tĂ© est celui qui est le plus crĂ©dible, compte tenu des modĂšles culturels et donc du systĂšme de croyance qui ont cours dans cette sociĂ©tĂ© Ă  un moment donnĂ© ; et s’il y a plusieurs boucs Ă©missaires, simultanĂ©ment ou concurremment, c’est qu’ils remplissent des fonctions distinctes – ils ne sont pas utilisĂ©s dans les mĂȘmes contextes – ou que leur degrĂ© de crĂ©dibilitĂ© n’est pas identique pour l’ensemble des acteurs sociaux. 15 – RenĂ© Girard, La route antique des hommes pervers, Grasset, 1985. 10Mais, en mĂȘme temps, le bouc Ă©missaire ne peut possĂ©der de pouvoir rĂ©el suffisant, car dans ce cas il lui serait possible d’échapper Ă  son rĂŽle. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est prĂ©parĂ©, conditionnĂ©, afin de n’ĂȘtre pas en mesure de rĂ©sister efficacement au rĂŽle qu’on lui fait jouer. Si tel Ă©tait le cas, c’est le mĂ©canisme mĂȘme du bouc Ă©missaire qui ne pourrait plus fonctionner la rĂ©sistance de l’éventuel bouc Ă©missaire dĂ©signĂ©, comme le montre R. Girard15 en Ă©tudiant Le Livre de Job ou encore Antigone de Sophocle, bloque le dĂ©roulement du processus et en rĂ©vĂšle l’inanitĂ©. Pour que le mĂ©canisme victimaire puisse aboutir Ă  son terme – qui est la rĂ©solution de la crise au sein de la communautĂ© – il faut que la victime soit dans l’impossibilitĂ© volontaire ou contrainte de rĂ©sister Ă  ce qu’elle subit, qu’elle soit en quelque sorte consentante » au rĂŽle qu’on lui fait jouer, en tout cas qu’elle soit vulnĂ©rable. Ainsi, la crĂ©dibilitĂ© d’un bouc Ă©missaire donnĂ© sera fonction Ă  la fois de son absence de pouvoir rĂ©el et de la croyance qu’il possĂšde un pouvoir occulte, fantasmĂ©, dont sa marginalitĂ© – sa monstruositĂ© – est le signe. 16 – Niel J. Smelser, Theory of collective behaviour, London, 1962. 11Le rĂŽle jouĂ© par ce que N. J. Smelser16 appelle les prĂ©requis de la formation et de la diffusion du processus d’émissarisation apparaĂźt comme central dans l’établissement de cette crĂ©dibilitĂ© – et en constitue en quelque sorte sa plausibilitĂ© ». Non seulement l’attitude de autoritĂ© » compĂ©tente constitue l’un des paramĂštres Ă  prendre en compte, mais aussi l’assise rĂ©elle sur laquelle peut se dĂ©velopper la croyance, d’une part, et des conditions de gĂ©nĂ©ralisation de cette croyance, d’autre part. Une croyance, mĂȘme irrationnelle, ne peut devenir socialement acceptable que si elle repose sur un certain nombre de donnĂ©es factuelles, dont l’interprĂ©tation contribue Ă  la croyance. Pour cela, tout clivage ou marquage antĂ©rieur Ă  l’apparition de la crise, de mĂȘme que toute institutionnalisation prĂ©alable d’un type de bouc Ă©missaire donnĂ©, peut fournir cette base factuelle sur laquelle s’édifie la croyance. On peut ajouter ici, Ă  propos du dĂ©bat sur l’innocence ou la culpabilitĂ© de la victime bouc Ă©missaire, que cette croyance en un pouvoir occulte est d’un autre ordre que ce que la victime est et fait elle-mĂȘme ; mais que ce qu’elle est et fait – volontairement ou forcĂ©e – concourt Ă  la croyance. Ainsi le rĂŽle jouĂ© ou tenu par la victime dans la vie rĂ©elle peut aider Ă  la formation et Ă  la diffusion de cette croyance, alors que cette victime reste innocente » de ce qui fait l’accusation mĂȘme sur laquelle se fonde le mĂ©canisme du bouc Ă©missaire. Le caractĂšre stĂ©rĂ©otypĂ© et parfois contradictoire de l’accusation en est un indicateur. 17 – J. Gallagher et P. Burke, Scapegoating and leader behaviour, Social Forces, 1974, n°19, p. 481-48 ... 18 – Serge Moscovici, Psychologie des minoritĂ©s actives, PUF, 1979, p. 121 sq. 12Mais encore faut-il, pour que la croyance ne reste pas au stade du discours et qu’elle puisse engendrer l’action collective, qu’elle ait Ă©tĂ© rĂ©pandue Ă  travers le systĂšme, afin de devenir une reprĂ©sentation suffisamment commune pour ĂȘtre prĂ©gnante. La gĂ©nĂ©ralisation de la croyance, sa diffusion Ă  travers le corps social et sa rĂ©ception comme une Ă©vidence non critiquable par le plus grand nombre constituent donc des conditions du passage Ă  l’acte. Tout ce qui facilite cette gĂ©nĂ©ralisation, et en particulier la position de pouvoir de celui ou de ceux qui se chargent de la diffusion de la croyance, facilite en mĂȘme temps la crĂ©dibilitĂ© sociale du bouc Ă©missaire dĂ©signĂ©17. L’autoritĂ© et le savoir-faire des diffuseurs », leur style de comportement »18 sont ainsi des conditions qui aident Ă  la gĂ©nĂ©ralisation de la croyance, en lui donnant en quelque sorte un aval et en accroissant sa crĂ©dibilitĂ©. C’est ce qui explique aussi que l’expĂ©rience personnelle a peu d’influence sur la croyance, mĂȘme et surtout si elles sont en contradiction. 19 – Denise Van Caneghem, AgressivitĂ© et combativitĂ©, PUF, 1978, p. 124. 13La dĂ©signation-acceptation d’un bouc Ă©missaire aboutit Ă  la rĂ©solution de la crise. Cette rĂ©solution s’opĂšre, Ă  travers l’action collective, par catharsis. Comme le remarque D. Van Ganeghem19, il faut distinguer deux formes de catharsis la catharsis d’abrĂ©action qui libĂšre les individus de leur tension affective, et la catharsis d’intĂ©gration qui oriente la dynamique personnelle vers d’autres objets en mĂȘme temps qu’elle Ă©lĂšve les seuils de tolĂ©rance aux frustrations. Ces deux dimensions sont prĂ©sentes au sein du processus de rĂ©solution de la crise par le mĂ©canisme du bouc Ă©missaire. À la fois, l’action contre le bouc Ă©missaire constitue un moyen pour l’individu de se dĂ©charger sur l’autre du potentiel de tension accumulĂ© dans la phase prĂ©liminaire oĂč le constat de la crise engendre l’anxiĂ©tĂ© ; mais aussi, le fait de partager en groupe les mĂȘmes croyances et d’agir en commun contre un bouc Ă©missaire extĂ©riorisĂ© par rapport au groupe entraĂźne une identification qui constitue une rĂ©ponse Ă  la situation de perte d’identitĂ© nĂ©e de la crise. On peut ajouter qu’il n’est pas nĂ©cessaire que les acteurs soient physiquement rassemblĂ©s pour que le mĂ©canisme puisse fonctionner il suffit que la croyance soit partagĂ©e, d’oĂč l’importance de la propagande. 14Le type de sanction » infligĂ©e Ă  la victime tout autant que la possibilitĂ© de rĂ©pĂ©tition du rituel formel ou non sont liĂ©s Ă  ces deux formes de catharsis et sont Ă  interprĂ©ter en fonction des modĂšles culturels qui ont cours dans le systĂšme social considĂ©rĂ©. Il n’est pas vrai que le bouc Ă©missaire doive ĂȘtre nĂ©cessairement tuĂ© – mĂȘme si c’est lĂ  une forme courante de sanction » infligĂ©e Ă  un bouc Ă©missaire. Une sanction moins drastique peut ĂȘtre aussi efficace, dans la seule mesure oĂč elle est acceptĂ©e par le groupe, et donc crĂ©dible pour lui, compte tenu de son systĂšme de reprĂ©sentation. Il s’agit de faire en commun catharsis d’intĂ©gration une action suffisante pour provoquer la dĂ©charge de la tension catharsis d’abrĂ©action en se mĂ©nageant la possibilitĂ© de refaire la mĂȘme action ou une autre ayant un effet semblable, si la situation l’exige. Mais il est vrai, comme le remarquait R. Girard, que ce qui est institutionnalisĂ©, ritualisĂ©, risque de s’user mĂ©moire et censure pouvant ici jouer un rĂŽle dans l’usure du rituel, en faisant Ă©voluer les modĂšles culturels du systĂšme, et que pour atteindre un effet semblable il faille soit augmenter la dose », soit rechercher un autre bouc Ă©missaire plus performant, soit encore abandonner le mĂ©canisme lui-mĂȘme du bouc Ă©missaire pour se rĂ©soudre Ă  des changements dans l’organisation du systĂšme, afin d’apporter une rĂ©ponse adĂ©quate Ă  la crise elle-mĂȘme. 3 – Essai de formalisation 15On peut rĂ©sumer cette premiĂšre analyse du mĂ©canisme du bouc Ă©missaire en notant que tout systĂšme social comporte plusieurs types d’acteurs. Deux en particulier ont des rĂŽles spĂ©cifiques les autoritĂ©s » qui disposent du monopole du pouvoir de dĂ©cision Ă  l’intĂ©rieur du systĂšme mĂȘme si c’est en relation avec tous les autres acteurs, et les meneurs » qui jouent un rĂŽle dans l’élaboration et la diffusion des reprĂ©sentations socialement acceptables par le groupe, et donc des cadres de rĂ©fĂ©rences idĂ©ologiques Ă  l’intĂ©rieur duquel l’action doit nĂ©cessairement s’inscrire. Ces deux types d’acteurs peuvent n’en faire qu’un, dans des situations concrĂštes rĂ©elles, mais, leurs rĂŽles n’étant pas identiques, il convient de les distinguer. Dans la mise en Ɠuvre des persĂ©cutions antisĂ©mites, la position respective de ces deux types d’acteurs – qui occupe le supremum du systĂšme ? – est cardinale. Normalement, l’ autoritĂ© », qui dispose de la lĂ©gitimitĂ© et du monopole de la violence, est maĂźtresse du jeu. Ce n’est donc que si elle acquiesce, de son plein grĂ© ou non, Ă  la croyance commune, ou si elle dĂ©missionne devant elle, que la stratĂ©gie du bouc Ă©missaire pourra ĂȘtre dĂ©cidĂ©e. 16Dans le cas d’une sociĂ©tĂ© en situation de fonctionnement anormal, le groupe d’acteurs est soumis Ă  une perturbation quelconque. Dans l’interface entre le systĂšme des acteurs et l’environnement, si la perturbation est perçue comme crise », elle est source d’anxiĂ©tĂ© dont les acteurs vont tenter de rĂ©duire les effets. Ces acteurs disposent d’un certain nombre d’informations – souvent incomplĂštes et mĂȘme erronĂ©es – Ă  la fois sur la structure de leur propre systĂšme en particulier sur son agencement en divers Ă©lĂ©ments et sur les clivages qui le traversent, sur la nature de la perturbation et – en consultant la mĂ©moire du systĂšme – sur les solutions qui ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© adoptĂ©es si tel est le cas pour rĂ©soudre les perturbations identiques ou similaires. Ainsi va s’élaborer, au sein du groupe d’acteurs tout entier, une image ou reprĂ©sentation de la crise qu’il subit, et de la causalitĂ© Ă  laquelle elle peut ĂȘtre rattachĂ©e. Cette image ou reprĂ©sentation peut ĂȘtre directement puisĂ©e dans les modĂšles culturels du groupe et/ou se former sous l’influence d’un ou de plusieurs acteurs – les meneurs » – qui proposent au groupe leur interprĂ©tation de la situation. Pour aboutir Ă  l’adoption par le groupe d’une reprĂ©sentation donnĂ©e – d’une croyance socialement acceptable – il faut, d’une part, que celle-ci prĂ©sente un niveau suffisant de crĂ©dibilitĂ©, c’est-Ă -dire qu’elle soit cohĂ©rente avec ce que les acteurs perçoivent de la situation globale, et qu’elle leur paraisse suffisamment liĂ©e Ă  la crise elle-mĂȘme ; il faut, d’autre part, qu’elle se soit diffusĂ©e dans le groupe afin de devenir la reprĂ©sentation acceptĂ©e du plus grand nombre. 17Dans ces conditions peut se dessiner pour le groupe une stratĂ©gie d’action qui, Ă  terme, permet de rĂ©soudre la crise. Si la stratĂ©gie choisie est celle du bouc Ă©missaire, la rĂ©solution de la crise s’opĂšre par catharsis – en provoquant Ă  l’intĂ©rieur du groupe un mouvement de solidaritĂ©, en mĂȘme temps que se rĂ©alise une dĂ©charge de tension par le rejet de la victime dĂ©signĂ©e. À plus long terme, cette stratĂ©gie d’action peut rĂ©agir feedback Ă  la fois au niveau des modĂšles culturels et donc sur la mĂ©moire du systĂšme en fournissant un exemple d’application du mĂ©canisme du bouc Ă©missaire dans une situation donnĂ©e – et, si ce mĂ©canisme a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© utilisĂ©, il s’agira d’un exemple supplĂ©mentaire qui, selon les conditions, peut jouer ou non un rĂŽle de renforcement, et au niveau de la structuration du systĂšme oĂč le mĂ©canisme peut engendrer ou renforcer les clivages qui seront utilisĂ©s par la suite comme source de crĂ©dibilitĂ©. 18Ainsi, le modĂšle du bouc Ă©missaire permet, nous semble-t-il, d’intĂ©grer dans un ensemble plus complexe plusieurs thĂ©ories partielles. C’est un modĂšle du comportement de l’acteur les thĂ©ories psychologiques et psychanalytiques tirĂ©es de l’observation des acteurs permettent d’éclairer le choix-acceptation de ce type de stratĂ©gie, Ă  travers les caractĂ©ristiques de la personnalitĂ© et de l’histoire de chaque acteur. En mĂȘme temps, le modĂšle du bouc Ă©missaire fait appel Ă  la notion de modĂšle culturel de mĂ©moire on peut considĂ©rer que les thĂ©ories idĂ©ologiques sont des tentatives d’explication de la formation de ces modĂšles culturels de cette mĂ©moire, Ă  travers d’une part l’histoire et d’autre part l’élaboration de l’identitĂ© du groupe. De plus, la stratĂ©gie du bouc Ă©missaire utilise des reprĂ©sentations codĂ©es de la victime les thĂ©ories du discours offrent les outils de dĂ©cryptage nĂ©cessaires. Par ailleurs, la dĂ©signation d’un bouc Ă©missaire donnĂ© s’appuie sur la rĂ©alitĂ© des clivages qui traversent le systĂšme social, et renvoie donc Ă  l’analyse des contacts entre groupes et de la structure de classes. Enfin, la mise en Ɠuvre d’une stratĂ©gie de bouc Ă©missaire a une finalitĂ© politique, liĂ©e soit Ă  la conquĂȘte, soit au maintien d’une position de pouvoir, et relĂšve donc d’une analyse du fonctionnement politique du systĂšme, groupe ou sociĂ©tĂ©. B – Le cas de l’antisĂ©mitisme allemand 20 – Cf. Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi. Histoire d’une psychose collective, Le Seuil, 1971, p ... 21 – Shulamit Volkov, Antisemitism as a cultural code. Reflexion on the history and historiography on ... 19Il est banal de rappeler que le contexte allemand, en ce qui concerne l’antisĂ©mitisme, est spĂ©cifique prĂ©sence continue de communautĂ©s juives importantes, influence de l’antijudaĂŻsme luthĂ©rien, imposition en mars 1812 de l’émancipation Ă  la suite des conquĂȘtes napolĂ©oniennes20. En fait, sur le fond de l’antisĂ©mitisme mĂ©diĂ©val restĂ© vivace, il y a, tout au long du XIXe siĂšcle en Allemagne, rĂ©utilisation et rĂ©actualisation des mĂȘmes rĂ©flexes pour rĂ©pondre Ă  la nouvelle situation nĂ©e de la modernitĂ©. Avec le nazisme, il y a Ă  la fois continuitĂ© des thĂšmes et renouvellement des significations21 dans un contexte diffĂ©rent, en particulier du fait de la nature pseudo-religieuse » du rĂ©gime. Une partie notable de la classe cultivĂ©e, en particulier de la classe aristocratique et de la classe moyenne, utilisa l’antisĂ©mitisme et l’idĂ©e d’une conjuration juive contre l’Allemagne pour rendre compte de la crise morale qui apparaĂźt dĂšs le XIXe siĂšcle et qui va se prolonger et s’exacerber Ă  travers le XXe siĂšcle, la RĂ©publique de Weimar et le IIIe Reich. 1 – L’Allemagne wilhelmienne la crise morale 22 – Pierre Vaydat, Philosophie allemande et ethnocentrisme au commencement du XIXe siĂšcle, Annales du ... 23 – P. G. Pulzer, The rise ofpolitical anti-semitism in Germany and Austria, New York, 1964 ; Richard ... 24 – Hans Rosenberg, Grosse Depression und Bismarckzeit, Berlin, 1967 citĂ© par Saul FriedlĂ€nder, L’an ... 20L’émergence de la Nation allemande », en effet, Ă  partir d’une conception linguistique et culturelle qui avait Ă©tĂ© celle de Goethe et de Lessing22, est perçue comme la rĂ©alisation d’une potentialitĂ© largement mythique puisque dĂ©finie comme une nĂ©gation le morcellement de l’Allemagne est vu comme une consĂ©quence de la politique des autres États europĂ©ens, en particulier de la France. La mise en Ɠuvre du processus d’unification allemande, engagĂ© sous la direction de Bismarck aprĂšs la victoire de la Prusse sur l’Autriche en 1866 et qui s’accĂ©lĂšre aprĂšs le conflit franco-prussien de 1870 et la crĂ©ation du Reich en 1871, en exacerbant le nationalisme, provoque en fait une crise profonde dont les consĂ©quences politiques et sociales alimenteront les poussĂ©es antisĂ©mites. Et cela d’autant plus que l’idĂ©ologie antisĂ©mite va servir d’arme politique, d’abord Ă  travers des partis explicitement antisĂ©mites, ensuite par les grands partis Ă©tablis et Ă  partir de 1879 par le chancelier lui-mĂȘme23. Il s’agit donc d’une crise d’identitĂ© dont l’issue sera nĂ©cessairement particulariste, centrĂ©e sur la supĂ©rioritĂ© allemande – recherche d’antĂ©rioritĂ©, d’authenticitĂ©, de puretĂ© – et sur le rejet des ennemis extĂ©rieurs et intĂ©rieurs Ă  l’Allemagne. Cette crise se trouve encore amplifiĂ©e par l’accroissement dĂ©mographique, qui exerce tout au long du XIXe siĂšcle une forte pression sur l’ensemble du systĂšme social, avec en particulier l’apparition d’une classe moyenne urbaine de plus en plus nombreuse ; et par le contexte Ă©conomique qui est, dans la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle, celui d’un dĂ©veloppement industriel extraordinairement accĂ©lĂ©rĂ© – parce qu’en retard sur celui des autres pays de l’Europe de l’Ouest – et qui n’est pas exempt de soubresauts conjoncturels, comme les deux rĂ©cessions particuliĂšrement sĂ©vĂšres de 1873-1878 et de 1890-189424. 25 – CitĂ©s par Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi, Le Seuil, 1971, p. 73. Voir aussi Jean-Pierre ... 21Les consĂ©quences sociales de ces transformations sont immenses remodelage de la hiĂ©rarchie sociale elle-mĂȘme, introduction d’un nouveau systĂšme de valeurs conduisant en fait Ă  un nouvel exercice de l’appartenance sociale. La rĂ©action dans les milieux qu’on peut appeler conservateurs » au sens large, mais aussi dans certains milieux de gauche qui condamnaient le dĂ©veloppement du capitalisme sauvage, fut alors une trĂšs profonde inquiĂ©tude sociale et culturelle. Ils en appelaient de ce fait Ă  un nationalisme autoritaire », Ă  un gouvernement qui saurait rĂ©tablir l’ordre, et voyaient dans la soumission de l’individu Ă  la communautĂ© nationale » la seule alternative au matĂ©rialisme et Ă  l’égoĂŻsme modernes ; et cela d’autant plus facilement que, depuis Luther, la pensĂ©e allemande Ă©tait fortement ancrĂ©e dans le principe de l’obĂ©issance aux autoritĂ©s constituĂ©es. Ce nationalisme prit alors une forte connotation raciste puisqu’il Ă©tait fondĂ© sur l’exaltation de tout ce qui Ă©tait Allemand », sur le sol et le sang. Lorsque Bockel par exemple Ă©crit que le peuple allemand doit, grĂące Ă  l’antisĂ©mitisme, apprendre Ă  se sentir Ă  nouveau en tant que race germanique opposĂ© Ă  la race juive », ou lorsque Paul de Lagarde affirme que les Juifs, comme Ă©trangers, empĂȘchent l’achĂšvement de la mission raciale du peuple allemand »25, ils montrent comment, sous des expressions racistes, les Juifs leur servent de substitut Ă  un sentiment national peu assurĂ©, et que leur expulsion a pour objet de rĂ©aliser une homogĂ©nĂ©isation artificielle. 22On retrouve ici le processus d’émissarisation qui permet de s’affirmer par la nĂ©gation de l’autre. Gomme les Espagnols du XVIe siĂšcle, les Allemands du XIXe siĂšcle semblent dans des conditions diffĂ©rentes qui indiquent les limites de l’analogie avoir besoin d’un groupe suffisamment distinct – au moins dans l’imagination populaire – et traditionnellement mĂ©prisĂ© comme faire-valoir de leur propre identitĂ©. Ils se donnent un bouc Ă©missaire dans le Juif honni afin de supplĂ©er Ă  l’absence des fondements nĂ©cessaires Ă  une dĂ©finition concrĂšte de leur identitĂ© nationale. Il s’agit donc bien de la quĂȘte d’une identitĂ© culturelle, mais dĂ©finie nĂ©gativement. Que les Juifs aient loyalement essayĂ© de s’intĂ©grer dans la sociĂ©tĂ© qui, lĂ©galement, leur avait ouvert ses portes n’entre pas ici en ligne de compte, dans la mesure oĂč ce n’est pas le Juif rĂ©el mais le Juif imaginaire – miroir de l’Allemand imaginaire qu’on cherche Ă  Ă©laborer – qui se trouve au fondement du mĂ©canisme. Partant de cette donnĂ©e de base que le Juif Ă©tait dangereux », l’assimilation pouvait mĂȘme alors ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme une stratĂ©gie d’infiltration qu’il fallait contrer. 2 – L’Allemagne de Weimar l’impuissance de la RĂ©publique 26 – LĂ©on Poliakov, Histoire de L’antisĂ©mitisme, IV L’Europe suicidaire, Calmann-LĂ©vy, 1977, p. 350. 23AprĂšs la dĂ©faite de 1918 et les rĂ©volutions qui ont suivi – et oĂč de nombreux Juifs, rĂ©els ou imaginaires, jouĂšrent un rĂŽle qu’on eut tĂŽt fait d’exagĂ©rer –, l’établissement de la RĂ©publique de Weimar n’apporta nullement la paix sociale espĂ©rĂ©e. DĂšs le dĂ©but, le gouvernement rĂ©formiste libĂ©ral dut faire face Ă  des contestations qui affaiblissaient le rĂ©gime et permirent surtout une agitation de droite que la pseudo-stabilitĂ© des annĂ©es 1924-1929 ne fit qu’occulter temporairement, et que l’élection du marĂ©chal Hindenburg en 1926 accentua. Or cette rĂ©publique tant dĂ©criĂ©e fut, sans tarder, caractĂ©risĂ©e comme une rĂ©publique juive » – de la mĂȘme maniĂšre que les rĂ©volutions, celle de Russie rĂ©ussie, celles manquĂ©es d’Allemagne, Ă©taient des rĂ©volutions juives ». Pourtant le nombre des politiciens juifs, s’il fut relativement important au moment de la crĂ©ation de la RĂ©publique, fut bien discret au cours des quatorze annĂ©es de son existence et au sein des dix-neuf ministĂšres qu’elle compta26. Ils furent finalement moins nombreux sous Weimar que sous le Second Reich. 27 – Cf. Michael N. Dobkowski et Isidor Wallimann Ă©d., Towards the Holocaust. The social and economi ... 28 – Walter Laqueur, Weimar, a cultural history, 1918-1933, London, 1974. 24Plusieurs Ă©lĂ©ments permirent d’accrĂ©diter cette assimilation la participation de Walter Rathenau au gouvernement ses assassins croyaient qu’il Ă©tait l’un des Sages de Sion, dont les Protocoles Ă©taient censĂ©s ĂȘtre le programme27 ; la part prise par un certain nombre de Juifs, en particulier par des hommes comme Krauss Ă  Vienne, Tucholsky Ă  Berlin, Ă  la vie culturelle de Weimar28. Ainsi, la haine des milieux conservateurs se trouva-t-elle exacerbĂ©e par l’impression que les Juifs, en gĂ©nĂ©ral, tiraient parti de la position qui leur avait Ă©tĂ© offerte par la RĂ©publique pour attaquer l’Allemagne ou la mettre en pĂ©ril. Par ailleurs, le contact pendant la guerre de l’armĂ©e allemande avec les Juifs de l’Est, essentiellement du schtetl polonais, avait fait dĂ©couvrir une population traditionnelle, Ă  l’aspect extĂ©rieur Ă©trange, souvent misĂ©rable, trĂšs diffĂ©rente des Juifs assimilĂ©s d’Allemagne. Cette rencontre avec le Juif conforme Ă  la caricature antisĂ©mite sera pour beaucoup une rĂ©vĂ©lation, en mĂȘme temps que la dĂ©monstration de l’authenticitĂ© de cette caricature. Cette impression sera encore renforcĂ©e, au cours de la guerre, par l’arrivĂ©e de 35 Ă  40 000 travailleurs juifs polonais transfĂ©rĂ©s dans le Reich. Si la proportion des Juifs dans la population allemande est plus que modeste – 0,9 % en 1925, 0,9 % en 1933 –, leur concentration dans certaines rĂ©gions et dans certaines villes, et le maintien d’une immigration de Juifs de l’Est accentuĂšrent leur visibilitĂ©, rendant par lĂ  possible la propagande antisĂ©mite. Ainsi la transformation de la question sociale » en une question juive », l’attribution des malheurs de l’Allemagne Ă  la prĂ©sence juive et Ă  son activitĂ© anti-allemande, qui avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©es avant la guerre, vont devenir dans les premiĂšres annĂ©es de la RĂ©publique de Weimar une Ă©vidence pour une fraction de plus en plus importante de la population. 29 – Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La conspiration mondiale juive et les Protocoles des Sages de ... 30 – Pierre Sorlin, L’antisĂ©mitisme allemand, Flammarion, 1969, p. 68. 31 – Cf. Norman Cohn, Histoire d’un mythe, Gallimard, 1967, p. 137. 25D’autant plus que la lĂ©gende du coup de poignard dans le dos », formulĂ©e dĂšs la fin de la guerre par le marĂ©chal Hindenburg pour rendre compte de la dĂ©faite, se trouve rapidement accĂ©der au statut de credo officiel. La thĂ©orie du complot, dans le contexte de la crise Ă©conomique, pouvait alors se dĂ©velopper sans rĂ©sistance, d’autant plus que la simultanĂ©itĂ© des mouvements rĂ©volutionnaires en Russie 1917 en Allemagne 1919, en Autriche et en Hongrie, encourageait cette vision d’un animateur unique poursuivant un seul but. C’est en 1920 que les Protocoles des Sages de Sion furent traduits en allemand29. On peut-ĂȘtre surpris de l’audience que ce programme dĂ©lirant de conquĂȘte mondiale, exposĂ© par un Juif inconnu, devant un public indĂ©terminĂ©, dans des circonstances obscures et sans lieu dĂ©fini »30 a rencontrĂ© – et rencontre toujours – dans le public. Mais sa fonction sociale dans l’Allemagne en crise, oĂč il sert Ă  dĂ©culpabiliser et Ă  rassurer toute une partie de la population, depuis l’armĂ©e jusqu’aux classes moyennes dont les positions politiques et Ă©conomiques risquaient d’ĂȘtre dĂ©stabilisĂ©es, explique qu’un tel faux ait pu paraĂźtre conforme Ă  la rĂ©alitĂ© imaginĂ©e ; d’autant plus que ce type de littĂ©rature, donnant bonne conscience Ă  ceux qui cherchaient Ă  rejeter sur d’autres la responsabilitĂ© de leur propre incapacitĂ©, s’était abondamment multipliĂ©31. 26Par de multiples aspects, politiques, Ă©conomiques, sociologiques, idĂ©ologiques, l’antisĂ©mitisme sert, Ă  l’époque de la RĂ©publique de Weimar, de dĂ©nominateur commun Ă  tous ceux qui, pour des raisons diverses, s’opposent Ă  la sociĂ©tĂ© qui se construit sous l’égide, du libĂ©ralisme. L’anticapitalisme de droite et de gauche et l’antiparlementarisme des nostalgiques de la monarchie se retrouvaient sur ce seul terrain commun possible avec tous ceux que la guerre, la dĂ©faite et la crise avaient Ă©branlĂ©s et mĂȘme angoissĂ©s ; mais tant qu’ils restaient dispersĂ©s au sein de multiples groupes et fractions que tout le reste sĂ©parait, tant que leurs intĂ©rĂȘts profonds divergeaient et qu’aucun mouvement de rassemblement ou qu’aucun fĂ©dĂ©rateur ne venait contrebalancer, cet antisĂ©mitisme violent, gĂ©nĂ©ralement verbal et thĂ©orique, mais Ă  l’occasion physique, ne pouvait dĂ©passer un certain seuil ; et peut-ĂȘtre mĂȘme ne le cherchaient-ils pas. Les Juifs Ă©taient d’excellents boucs Ă©missaires pour l’Allemagne, non parce que leur exclusion permettait de rĂ©soudre efficacement les problĂšmes qui se posaient Ă  elle – et qui, comme l’instabilitĂ© Ă©conomique, l’impuissance politique, la dĂ©sorganisation sociale et l’inquiĂ©tude morale, ne faisaient que devenir de plus en plus aigus d’autant plus qu’on refusa, de fait, aux rares hommes qui tentĂšrent quelque chose les moyens de leur politique. Les Juifs Ă©taient d’excellents boucs Ă©missaires parce qu’ils Ă©vitaient aux Allemands de s’attaquer Ă  cette tĂąche, et par l’accusation de complot apportaient l’explication, satisfaisante pour beaucoup, du dĂ©sastre oĂč ils Ă©taient plongĂ©s. Mais ce sentiment diffus de la responsabilitĂ© » juive, politiquement efficace dans une conjoncture particuliĂšre, restait instable ; pour conduire Ă  une persĂ©cution systĂ©matique, il fut nĂ©cessaire de le thĂ©oriser de maniĂšre cohĂ©rente et de l’organiser au sein d’une stratĂ©gie d’exercice du pouvoir ce fut l’Ɠuvre d’Hitler et du nazisme. 3 – L’Allemagne nazie la perversion des normes dans l’indiffĂ©rence 32 – Cf. Eberhard Jackel, Hitler idĂ©ologue, Calmann-LĂ©vy, 1973. Saul FriedlĂ€nder, L’extermination des ... 27Pour Hitler, le Juif est le symbole ou plus exactement la rĂ©alitĂ© mĂȘme du Mal dans la sociĂ©tĂ©, contre-idĂ©al social et rĂ©vĂ©lateur et cause des dĂ©sordres qu’il faut rĂ©parer. Cette conception s’organise Ă  trois niveaux mĂ©taphysique, biologique et microbien, et constitue la synthĂšse modernisĂ©e du vieux fond mythique hĂ©ritĂ© du Moyen Âge. Au niveau mĂ©taphysique, le Juif est un principe », le principe du mal destructeur tel qu’il a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par les Protocoles des Sages de Sion Hitler ne doute pas de leur authenticitĂ©. Aux Juifs est attribuĂ© un projet de domination mondiale par le capitalisme, ils dĂ©truisent l’organisation Ă©conomique de la sociĂ©tĂ© et prolĂ©tarisent les masses, et par la rĂ©volution ils peuvent en mĂȘme temps confisquer le pouvoir Ă  leur profit, dĂ©stabiliser la religion et la morale et Ă©tendre leur tyrannie32. Ce premier niveau, mĂ©taphysique, est articulĂ© sur le second niveau, biologique, puisque c’est en tant qu’ils constituent une race » que les Juifs se dressent contre les autres races et qu’ils cherchent Ă  les anĂ©antir. Pour Hitler, la race juive, incapable de productions culturelles supĂ©rieures, intellectuelles et artistiques, et qui n’a jamais fondĂ© de civilisation, s’est, au cours de l’histoire, efforcĂ©e d’accaparer ou de dĂ©truire l’Ɠuvre crĂ©atrice des autres races, de vivre Ă  leur dĂ©pens, en parasite social. En cela, elle n’est pas seulement une race infĂ©rieure, elle est l’anti-race, non humaine par nature. La laideur physique et la corruption morale absolue qui la caractĂ©risent ne sont que des consĂ©quences de sa non-humanitĂ©. Mais, ce faisant, on glisse au troisiĂšme niveau, microbien, car cette anti-race est conçue comme un foyer d’infection pour la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre, et ce qui Ă©tait mĂ©taphore dans la thĂšse raciale devient rĂ©alitĂ© dans la thĂšse bactĂ©riologique. Le parasite social de la version raciale devient un bacille, un virus rĂ©ellement actif au sein de l’organisme social, propagateur de maladie, corrupteur sexuel, non pas seulement symbole mais agent de la destruction incessante de la vie, souillure et impuretĂ©. 33 – Pierre-AndrĂ© Taguieff, Sur une argumentation anti-juive de base. L’auto-victimation du narrateur, ... 28L’architecture cohĂ©rente de ces trois niveaux permet Ă  la fois de structurer les fantasmes antisĂ©mites traditionnels en les intĂ©grant dans une vision organiciste de la sociĂ©tĂ©, oĂč les principes du Bien et du Mal, de la SantĂ© et de la Maladie, se livrent une guerre inexpiable dont l’issue ne peut ĂȘtre que la rĂ©gĂ©nĂ©ration ou l’anĂ©antissement total ; et de rendre compte du passage de l’exclusion Ă  l’extermination, c’est-Ă -dire de la mise en Ɠuvre d’une politique prophylactique en vue de l’éradication du principe du mal et la rĂ©gĂ©nĂ©ration de la sociĂ©tĂ©. La thĂ©orie du complot, poussĂ©e Ă  son extrĂȘme limite, bascule dans la Solution finale. Ici, le discours » est caractĂ©ristique du renversement victimaire qui est bien la constante de l’antisĂ©mitisme33 le bourreau tient sur la victime qu’il s’apprĂȘte Ă  sacrifier un langage mĂ©dicalisĂ© qui se veut celui, objectif, d’un observateur extĂ©rieur. 34 – Hannah Arendt, The origins of totalitĂ€rianism, 1951 tr. française dans Le systĂšme totalitaire, L ... 29Ce discours et cette idĂ©ologie ont un aspect instrumental, puisqu’ils permettent de crĂ©er les repoussoirs nĂ©cessaires Ă  la mobilisation, en vue de l’exercice du pouvoir et pour rĂ©pondre Ă  la crise identitaire. Mais, et c’est ce qui rend difficile l’analyse de l’antisĂ©mitisme nazi, celui-ci n’est pas qu’instrumental, et il n’est pas instrumental de la mĂȘme maniĂšre pour chacun des acteurs sociaux. Contrairement Ă  ce que pensait H. Arendt34, Ă  savoir que dans un rĂ©gime totalitaire l’idĂ©ologie est de moins en moins partagĂ©e lorsqu’on monte dans la hiĂ©rarchie du pouvoir, dans le cas hitlĂ©rien, l’idĂ©ologie apparaĂźt comme prioritaire au centre du pouvoir et de plus en plus diluĂ©e lorsqu’on s’en Ă©loigne. En ce sens, l’idĂ©ologie nazie, et l’antisĂ©mitisme qui en est le noyau, n’a pas le rĂŽle fonctionnel qu’on lui prĂȘte dans l’analyse des rĂ©gimes totalitaires – celui de leurrer les masses –, mais renvoie au processus du bouc Ă©missaire oĂč tous les acteurs, de maniĂšre diffĂ©renciĂ©e certes, sont convaincus Ă  la fois de la rĂ©alitĂ© du danger qu’exerce, Ă  l’intĂ©rieur du corps social, l’individu ou le groupe qui porte les marques stĂ©rĂ©otypĂ©es du bouc Ă©missaire, et de la possibilitĂ© de la rĂ©gĂ©nĂ©ration du corps social par l’expulsion de cet individu ou de ce groupe. Si ce processus peut ĂȘtre mis en Ɠuvre par une autoritĂ© cynique » qui ne croit pas elle-mĂȘme en la culpabilitĂ© de la victime, ce mĂȘme processus peut ĂȘtre mis en Ɠuvre – et c’est le cas du nazisme – par des dirigeants convaincus Ă  la fois de la rĂ©alitĂ© de la culpabilitĂ© de la victime et de l’efficacitĂ© de l’expulsion. Dans le cas nazi, la stratĂ©gie du bouc Ă©missaire, interprĂ©tĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’une vaste vision cosmique, forme moderne de la guerre entre Gog et Magog, oĂč la Race des Seigneurs affronte la race des sous-hommes, a pour fonction, explicite, la rĂ©gĂ©nĂ©ration de l’humanitĂ©, d’une façon analogique Ă  ce qu’exprimaient les participants rukuba au kugo, et a pour fonction implicite un transfert de responsabilitĂ©. 35 – S. A. Shentoub, Le rĂŽle des expĂ©riences de la vie quotidienne dans la structuration des prĂ©jugĂ©s ... 30L’antisĂ©mitisme est prĂ©sentĂ©, au fur et Ă  mesure que le nouveau rĂ©gime s’installe et se heurte aux difficultĂ©s, comme le moyen efficace, nĂ©cessaire et suffisant pour rĂ©aliser la rĂ©gĂ©nĂ©ration de l’Allemagne et de toute l’humanitĂ©. Pour cela, il Ă©volue en fonction mĂȘme des situations et des Ă©vĂ©nements, se radicalisant en mĂȘme temps que la crise s’amplifie. Il fonctionne Ă  partir du centre et, parce que ce centre est dans une position de pouvoir, celui-ci est en mesure Ă  la fois de disposer des techniques nĂ©cessaires pour rĂ©pandre son idĂ©ologie propre, et d’attirer et de s’attacher – y compris idĂ©ologiquement – ceux avec lesquels il accepte » de partager le pouvoir et qui lui sont nĂ©cessaires pour exercer ce pouvoir. Un effort gigantesque de propagande a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© afin que l’antisĂ©mitisme devienne un vĂ©ritable facteur de la politique extĂ©rieure et intĂ©rieure du rĂ©gime »35. Par lĂ  s’est opĂ©rĂ©, dans le modĂšle culturel des Allemands soumis au rĂ©gime nazi, une rĂ©activation des lĂ©gendes et des mythes du passĂ©, dont la traduction affective, dans des expĂ©riences socialement vĂ©cues par les individus, devient automatique. 31Que Hitler, pour des raisons qui renvoient aussi bien Ă  sa propre histoire qu’à sa personnalitĂ©, ait Ă©tĂ© convaincu que les Juifs » constituaient le danger le plus grave auquel les Allemands-aryens Ă©taient affrontĂ©s, cela ne fait aucun doute. La permanence de ses positions anti-juives, dans ses Ă©crits et ses discours, et jusqu’à sa derniĂšre dĂ©claration, en est la preuve. Mais au niveau du fonctionnement du rĂ©gime, caractĂ©risĂ© Ă  la fois par des traits totalitaires principe du FĂŒhrer et des traits anarchiques, l’antisĂ©mitisme a une autre fonction. Au dĂ©but, lorsqu’il n’était pas virulent et qu’il ne prĂ©sentait pas, pour certains, une prioritĂ©, il pouvait, avec d’autres sentiments comme l’antimarxisme, constituer le dĂ©nominateur commun du systĂšme dans son entier, le ciment permettant Ă  l’ensemble de subsister. La pression des antisĂ©mites convaincus, et d’Hitler au premier chef, suffisait Ă  donner au combat contre les Juifs une place Ă  la fois centrale et nĂ©cessaire. Pour ceux qui n’étaient pas eux-mĂȘmes des antisĂ©mites convaincus, accepter l’antisĂ©mitisme du systĂšme, surtout dans les premiĂšres phases lorsqu’il Ă©tait encore convenable », leur permettait de se maintenir dans la position qu’ils occupaient. Mais la compĂ©tition entre les antisĂ©mites convaincus et leur rĂŽle central dans le systĂšme, de mĂȘme que l’extension de l’antisĂ©mitisme par l’éducation et la propagande, ne pouvaient qu’entraĂźner sa radicalisation, et cela d’autant que les conditions gĂ©nĂ©rales devenaient de plus en plus difficiles. 36 – Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi, Le Seuil, 1971, p. 195. 37 – Rita Thalmann, L’antisĂ©mitisme en Europe occidentale et les rĂ©actions face aux persĂ©cutions nazie ... 38 – Cf. Arthur Morse, Pendant que six millions de Juifs mouraient, R. Laffont, 1968. On consultera au ... 32Cette radicalisation progressive s’explique par deux ordres de faits, ce qui permet de penser que la solution » de la question juive, voulue dĂšs l’origine, n’a pas d’abord Ă©tĂ© conçue comme une extermination ». Il n’est pas vrai que le bouc Ă©missaire doive nĂ©cessairement ĂȘtre tuĂ© » pour que le mĂ©canisme puisse fonctionner. Il doit seulement subir une sanction » qui soit Ă  la mesure de la culpabilitĂ© » qu’on lui prĂȘte, et lui interdise Ă  l’avenir de mettre en danger » la sociĂ©tĂ©. Dans cette perspective, l’expulsion des Juifs d’Allemagne puis d’Autriche, que les nazis tentĂšrent d’organiser avant la guerre, pouvait paraĂźtre comme la mesure adĂ©quate Ă  la crise, puisque celle-ci Ă©tait attribuĂ©e Ă  la prĂ©sence des Juifs et Ă  leurs agissements dans le corps social. Mais dĂ©jĂ  certains nazis faisaient remarquer que purifier l’Allemagne par l’émigration, c’est en mĂȘme temps renforcer la menace extĂ©rieure contre l’Allemagne, les Juifs expulsĂ©s venant grossir les rangs des ennemis au-dehors36. Cette solution ne put cependant ĂȘtre rĂ©alisĂ©e Ă  une Ă©chelle suffisante, non pas du fait de l’Allemagne, mais du fait des autres nations qui s’opposĂšrent, progressivement mais de maniĂšre non Ă©quivoque, Ă  l’immigration. DĂšs l’automne 1933, dans le cadre de la sdn, lors des discussions au sujet de la nomination d’un haut-commissaire pour les rĂ©fugiĂ©s, les rĂ©ticences se firent jour chez les dĂ©lĂ©guĂ©s des diffĂ©rents gouvernements37 ; et la ConfĂ©rence d’Évian, tenue en 1938, en fit la dĂ©monstration Ă©clatante38. Le problĂšme, pour les nazis, Ă©tait alors soit mais ce n’est qu’une hypothĂšse d’école abandonner l’idĂ©e de punir » les Juifs – ce qui aurait signifiĂ©, compte tenu du seuil atteint par l’antisĂ©mitisme Ă  la fin des annĂ©es 30, remettre en question le rĂ©gime lui-mĂȘme –, soit, par une fuite en avant, adopter une solution plus radicale. D’autant plus que la guerre, victorieuse dans sa premiĂšre phase, avait eu pour consĂ©quence d’inclure sous domination nazie une population juive importante en Pologne, dans les Pays baltes et en Europe centrale. Le problĂšme du traitement » Ă  appliquer Ă  cette population se posait donc dans des termes nouveaux. 39 – Lucie Dawidowicz, Guerre contre les Juifs, 1933-1945, Hachette, 1977. 40 – Eberhard Jackel, Hitler idĂ©ologue, Calmann-LĂ©vy, 1973, p. 83. 41 – Mein Kampf, Éditions latines, 1934, p. 71. 42 – Eberhard Jackel, Hitler idĂ©ologue, Calmann-LĂ©vy, 1973, p. 88. 33Le second Ă©lĂ©ment qui pousse Ă  la radicalisation est prĂ©cisĂ©ment la guerre. D’abord parce que dans l’idĂ©ologie nazie la guerre Ă©tait conçue comme une Ă©preuve de rĂ©gĂ©nĂ©ration, l’occasion de prouver la supĂ©rioritĂ© de la Race des Seigneurs et sa capacitĂ© de se soumettre les autres races de sous-hommes, en Ă©largissant son espace vital. La mythologie nazie donnait Ă  la guerre une fonction grandiose, qui devait renforcer l’effet de mobilisation sociale de toute guerre. Mais cette guerre-lĂ  avait aussi, dans la pensĂ©e d’Hitler, l’objectif de rĂ©vĂ©ler le caractĂšre proprement eschatologique du combat qu’il avait engagĂ© contre les Juifs. Cette guerre Ă©tait vraiment une guerre contre les Juifs »39, non pas uniquement, comme il le prophĂ©tisait » devant le Reichstag le 30 janvier 1939, parce qu’il accusait la juiverie internationale » de prĂ©cipiter les peuples dans une guerre mondiale »40 et donc parce qu’il fallait trouver un responsable des massacres qui se prĂ©paraient ; mais aussi parce que deux mondes s’y affrontaient, le monde de Dieu et le monde de Satan, et parce que si le Juif gagne, avec ses alliĂ©s marxistes, contre les peuples de cette terre, alors sa couronne sera la couronne mortuaire de l’humanitĂ©, et la planĂšte ira dĂ©serte Ă  travers l’éther comme il y a des millĂ©naires »41. La guerre, par les transformations qu’elle entraĂźne dans les mentalitĂ©s et les comportements, et par la levĂ©e d’un certain nombre de censures normalement prĂ©sentes dans les sociĂ©tĂ©s civilisĂ©es, permet la rĂ©alisation de ce projet dĂ©mentiel anĂ©antir tout un peuple auquel on attribue un rĂŽle dĂ©moniaque. L’extermination des Juifs faisait partie de la guerre »42 43 – Cf. Martin Broszat, L’État hitlĂ©rien. Les origines et l’évolution des structures du TroisiĂšme Rei ... 34Ainsi, l’antisĂ©mitisme nazi constitue-t-il une application de la stratĂ©gie du bouc Ă©missaire sans contrĂŽle et sans contre-pouvoirs, et mĂȘme faisant fi des intĂ©rĂȘts les plus fondamentaux de l’Allemagne. Cette situation est caractĂ©risĂ©e par la confusion des meneurs » et des autoritĂ©s », du fait de l’accession des premiers aux centres du pouvoir qui constituent les positions rĂ©servĂ©es des seconds. Il n’y a plus sĂ©paration des Ă©lites mais homogĂ©nĂ©isation, autour d’une personnalitĂ© charismatique qui pervertit les normes du pouvoir43. La stratĂ©gie du bouc Ă©missaire est alors Ă  la fois instrumentale et expressive, pouvant passer successivement ou simultanĂ©ment sur l’un ou l’autre de ces plans. ManiĂ©e avec une grande habiletĂ© tactique par Hitler et les nazis, elle a pu ĂȘtre occultĂ©e lorsqu’elle risquait de s’avĂ©rer politiquement nĂ©gative au moment de la prise de pouvoir. Elle a Ă©tĂ© mise en Ɠuvre progressivement Ă  la fois parce que les moyens n’avaient pas Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s d’avance et parce que cette tactique permettait de dĂ©sarmer les Ă©ventuelles oppositions ; en mĂȘme temps, tout Ă©tait fait, par le canal de la propagande, pour rĂ©unir les conditions de son efficacitĂ©. Elle a Ă©tĂ© enfin poursuivie au-delĂ  de toute limite dans le contexte particulier du conflit mondial, parce qu’elle rĂ©pondait Ă  la vision proprement dĂ©lirante d’une guerre de races dont Hitler avait fait, dĂšs l’origine, le fondement de son programme. Haut de page Notes 1 – C’était la position, lors de la soutenance, de l’historien israĂ©lien Saul FriedlĂ€nder. On retrouvera cette opposition aussi bien chez Hannah Arendt, Sur l’antisĂ©mitisme Calmann-LĂ©vy, 1973, p. 28-31, que chez Colette Guillaumin, L’idĂ©ologie raciste. GenĂšse et langage actuel Mouton, 1972, p. 206. Plus rĂ©cemment, on la retrouve explicitement chez des auteurs comme Denis Prager et Joseph Telushkin, Why the Jews? The reason for antisemitism New York, 1983, p. 154-157, ou Evelyne Gutman, La question de l’enjeu dans l’antisĂ©mitisme nazi Connexions, 1987, n°48, p. 27-48. Il est vrai, comme le remarquait dĂ©jĂ  Otto Fenichel en 1946 dans Ernest Simmel, Antisemitism, a social disease, p. 14 et comme G. Bonazzi en faisait encore la constatation Pour une sociologie du bouc Ă©missaire dans les organisations complexes, Sociologie de travail, 1980, n°3, p. 300, que la thĂ©orie » du concept de bouc Ă©missaire n’avait pas Ă©tĂ© faite. C’est, entre autres, ce que nous avons tentĂ© dans notre thĂšse. 2 – Cf. Le bouc Ă©missaire, 7e volume du Rameau d’Or, 1935 trad. française, R. Laffont » coll. Bouquins », t. III, 1983, p. 421-674. 3 – Jean-Claude Muller, Pouvoir et rituel. L’idĂ©ologie politique des chefferies Rukuba, thĂšse, Nanterre, 1978. Cf., du mĂȘme, La royautĂ© divine chez les Rukuba, L’Homme, 1975, 11, n°1, p. 5-27. 4 – C’est la tendance d’Henri Baruk dans Psychiatrie morale expĂ©rimentale individuelle et sociale, PUF, 1945 2e Ă©d. 1950, p. 256-259. 5 – Cf. RenĂ© Girard, La violence et le sacrĂ©, Grasset, 1972 ; Le bouc Ă©missaire, Grasset, 1983 ; La route antique des hommes pervers, Grasset, 1985. À propos de RenĂ© Girard, on consultera avantageusement RenĂ© Girard et le problĂšme du mal, Grasset, 1982, et Violence et vĂ©ritĂ©. Autour de RenĂ© Girard Colloque de Cerisy, Grasset, 1985. 6 – Pierre-AndrĂ© Taguieff, Sur une argumentation anti-juive de base. L’auto-victimisation du narrateur », Sens, 1983, n°7, p. 133-154. 7 – Jean Piaget, Biologie et connaissance, Gallimard, 1967, p. 243 sq. 8 – W. R. Ashby, Requisite variety and its implication for the control of complex systems », Çybernetka, 1958, 1, n°2. 9 – Henri Atlan, Entre le cristal et la fumĂ©e. Essai sur l’organisation du vivant, Le Seuil, 1979, p. 92. 10 – Cf. Jacques MĂ©lĂšse, Approche systĂ©mique des organisations. Vers une entreprise Ă  complexitĂ© humaine, Éd. Hommes et Techniques, 1979, p. 28-31. 11 – Une analyse psychanalytique de ce processus a Ă©tĂ© proposĂ©e par Imre Hermann, Psychologie de l’antisĂ©mitisme tr. du hongrois, Éd. de l’Éclat, 1986. Ce texte, qui date de 1945 – mais fut Ă©crit en 1943 ou 1944 –, est complĂ©tĂ© par un texte du mĂȘme auteur, La prĂ©fĂ©rence pour les marges en tant que processus primaire » 1923, qui explicite une thĂ©orie de l’opposition centre/pĂ©riphĂ©rie. 12 – Cf. Jean-LĂ©on Beauvois et Robert Joule, Soumission et idĂ©ologies. Psychosociologie de la rationalisation, PUF 1981, p. 155 sq., qui renvoient Ă  LĂ©on Festinger, A theory of cognitive dissonance, Standford, 1957. Voir aussi LĂ©on Festinger et al., Conflict, decision and dissonance, London, 1964. 13 – G. Bonazzi, Pour une sociologie du bouc Ă©missaire dans les organisations complexes, Sociologie du travail, 1980, n°3, p. 300-323. 14 – Cf. L. Berkowitz et J. Green, The stimulus qualities of the scapegoat, Journal of abnormal and social psychology, 1962, 64, n°2, p. 293-301. 15 – RenĂ© Girard, La route antique des hommes pervers, Grasset, 1985. 16 – Niel J. Smelser, Theory of collective behaviour, London, 1962. 17 – J. Gallagher et P. Burke, Scapegoating and leader behaviour, Social Forces, 1974, n°19, p. 481-488. 18 – Serge Moscovici, Psychologie des minoritĂ©s actives, PUF, 1979, p. 121 sq. 19 – Denise Van Caneghem, AgressivitĂ© et combativitĂ©, PUF, 1978, p. 124. 20 – Cf. Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi. Histoire d’une psychose collective, Le Seuil, 1971, p. 53 sq. Voir aussi Pierre Sorlin, L’antisĂ©mitisme allemand, Flammarion, 1969. 21 – Shulamit Volkov, Antisemitism as a cultural code. Reflexion on the history and historiography on antisemitism in Imperial Germany, Year book of the Leo Baeck Institut, 1978, n°23, p. 25-46. 22 – Pierre Vaydat, Philosophie allemande et ethnocentrisme au commencement du XIXe siĂšcle, Annales du CESERE, 1978, n°1, p. 66. 23 – P. G. Pulzer, The rise ofpolitical anti-semitism in Germany and Austria, New York, 1964 ; Richard S. Levy, The downfall of the anti-semitic political parties in Imperial Germany, New Haven, 1975 ; Uriel Tal, Christians and Jews in Germany. Religion, politics and ideology in the Second Reich, 1870-1914, Gornell Univ., 1975. 24 – Hans Rosenberg, Grosse Depression und Bismarckzeit, Berlin, 1967 citĂ© par Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi, Le Seuil, 1971, p. 65. 25 – CitĂ©s par Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi, Le Seuil, 1971, p. 73. Voir aussi Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, Hermann, 1973. 26 – LĂ©on Poliakov, Histoire de L’antisĂ©mitisme, IV L’Europe suicidaire, Calmann-LĂ©vy, 1977, p. 350. 27 – Cf. Michael N. Dobkowski et Isidor Wallimann Ă©d., Towards the Holocaust. The social and economic collapse qf Weimar Republic, Greenwood Press, 1983. 28 – Walter Laqueur, Weimar, a cultural history, 1918-1933, London, 1974. 29 – Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La conspiration mondiale juive et les Protocoles des Sages de Sion », Gallimard, 1967, p. 134 sq. qui prĂ©cise qu’avant 1933 plus de 33 Ă©ditions des Protocoles avaient vu le jour en Allemagne, sans compter les abrĂ©gĂ©s et les commentaires. 30 – Pierre Sorlin, L’antisĂ©mitisme allemand, Flammarion, 1969, p. 68. 31 – Cf. Norman Cohn, Histoire d’un mythe, Gallimard, 1967, p. 137. 32 – Cf. Eberhard Jackel, Hitler idĂ©ologue, Calmann-LĂ©vy, 1973. Saul FriedlĂ€nder, L’extermination des Juifs d’Europe pour une Ă©tude historique globale, Revue des Études juives, 1976, 135, n°1-3, p. 113-144. On retrouvera ces thĂšmes dans certaines contributions, en particulier celle de E. Jackel lui-mĂȘme, au Colloque de l’École des Hautes Études en Sciences sociales publiĂ© sous le titre L’Allemagne nazi et le gĂ©nocide juif, co-Ă©dition Hautes Études, Gallimard, Le Seuil, 1985. 33 – Pierre-AndrĂ© Taguieff, Sur une argumentation anti-juive de base. L’auto-victimation du narrateur, Sens, 1983, n°7, p. 133-154. 34 – Hannah Arendt, The origins of totalitĂ€rianism, 1951 tr. française dans Le systĂšme totalitaire, Le Seuil, 1972. Voir aussi Saul FriedlĂ€nder, De l’antisĂ©mitisme Ă  l’extermination. Esquisse historiographique, Le DĂ©bat, 1982, n°21, p. 131-150. 35 – S. A. Shentoub, Le rĂŽle des expĂ©riences de la vie quotidienne dans la structuration des prĂ©jugĂ©s de l’antisĂ©mitisme nazi, Les Temps modernes, 1953, 9, n°2, p. 9. 36 – Saul FriedlĂ€nder, L’antisĂ©mitisme nazi, Le Seuil, 1971, p. 195. 37 – Rita Thalmann, L’antisĂ©mitisme en Europe occidentale et les rĂ©actions face aux persĂ©cutions nazies pendant les annĂ©es trente, L’Allemagne nazi et le gĂ©nocide juif, co-Ă©dition Hautes Études, Gallimard, Le Seuil, 1985, p. 141-143. 38 – Cf. Arthur Morse, Pendant que six millions de Juifs mouraient, R. Laffont, 1968. On consultera aussi Eliahu Ben Elissar, La diplomatie du IIIe Reich et les Juifs, Julliard, 1969, chap. III et chap. VIII. 39 – Lucie Dawidowicz, Guerre contre les Juifs, 1933-1945, Hachette, 1977. 40 – Eberhard Jackel, Hitler idĂ©ologue, Calmann-LĂ©vy, 1973, p. 83. 41 – Mein Kampf, Éditions latines, 1934, p. 71. 42 – Eberhard Jackel, Hitler idĂ©ologue, Calmann-LĂ©vy, 1973, p. 88. 43 – Cf. Martin Broszat, L’État hitlĂ©rien. Les origines et l’évolution des structures du TroisiĂšme Reich, Fayard, 1985. Voir aussi Stern, Hitler. Le FĂŒhrer et le peuple, Flammarion, de page Pour citer cet article RĂ©fĂ©rence papier Yves Chevalier, Le modĂšle du bouc Ă©missaire l’exemple de l’antisĂ©mitisme allemand », Germanica, 2 1987, 3-24. RĂ©fĂ©rence Ă©lectronique Yves Chevalier, Le modĂšle du bouc Ă©missaire l’exemple de l’antisĂ©mitisme allemand », Germanica [En ligne], 2 1987, mis en ligne le 13 fĂ©vrier 2015, consultĂ© le 22 aoĂ»t 2022. URL ; DOI de page Droits d’auteur Tous droits rĂ©servĂ©sHaut de page Les diagnostiqueurs et le DPE occupent Ă  nouveau le devant de la scĂšne depuis quelques jours. “Ils ne doivent pas ĂȘtre les boucs Ă©missaires d’une rĂ©glementation qui peut ĂȘtre perfectible, d’un calendrier intenable, confie Jean-Marc Torrollion, prĂ©sident de la Fnaim. Je serai toujours lĂ  pour dĂ©fendre les diagnostiqueurs. » InterrogĂ© jeudi 2 juin, le prĂ©sident de la Fnaim rĂ©affirme sa confiance dans les diagnostiqueurs. La polĂ©mique nĂ©e de l’enquĂȘte de 60 Millions de consommateurs ? La formation et la juste rĂ©munĂ©ration du diagnostiqueur sont un vrai sujet. Nous devons tous ensemble construire un Ă©cosystĂšme d’influence sans dĂ©faillance. » Le monde du diagnostic est sous tension, car l’enjeu est exceptionnel, mais je n’ai aucun doute de sa rĂ©ussite », poursuit Jean-Marc Torrollion. Indispensables maillons de la chaĂźne immobiliĂšre, les diagnostiqueurs sont appelĂ©s Ă  jouer un rĂŽle plus grand encore avec le chantier de la rĂ©novation Ă©nergĂ©tique. Le prĂ©sident de la Fnaim voit dans cette rĂ©novation une solide opportunitĂ© Ă  la fois pour le monde de l’immobilier et pour le diagnostic. A condition toutefois de lever quelques Ă©cueils, si on veut rĂ©ellement rendre vertueux l’ensemble du parc immobilier avant 2050. Jean-Marc Torrollion retient plusieurs conditions pour rĂ©ussir ce vaste chantier la question de la rentabilitĂ© de la rĂ©novation et la perception du retour sur investissement, mais la hausse du coĂ»t des Ă©nergies va rebattre les cartes. » ;le rĂŽle du DPE dans le classement des logements pour “articuler une vraie politique globale de rĂ©novation Ă©nergĂ©tique de l’ensemble du parc immobilier »;la rĂ©vision de l’actuel calendrier, intenable aux yeux du patron de la Fnaim. “Nous proposons que dans 10 ans, il n’y ait plus aucun logement en G dans l’ensemble du parc français. » Bonne Ă©coute Diagnostic immobilierDPEImmobilierLogementrĂ©novation Ă©nergĂ©tique "Souvent, le corps enseignant et les parents eux-mĂȘmes se font complices, inconsciemment, de ces rapports de force et il ne suffit pas d’une campagne de prĂ©vention contre le harcĂšlement pour les dĂ©douaner", explique le thĂ©rapeute. Vladimir Vladimirov via Getty Images Il ne faut pas oublier que le harcĂšlement repose avant toutes choses sur un processus de neutralisation et de disqualification du discours de la victime. Vladimir Vladimirov via Getty Images HARCÈLEMENT - Les campagnes de prĂ©vention visent Ă  pointer du doigt les fautes commises par les agresseurs, d’alerter les parents, le corps enseignant et les camarades eux-mĂȘmes. Pourtant, mon parcours de praticien, au plus proche des problĂ©matiques adolescentes, m’incite Ă  penser que c’est Ă  la personne victime d’abord, d’entamer un travail sur elle-mĂȘme pour se dĂ©livrer de cette forme d’assignation inconsciente Ă  la persĂ©cution de ses pairs. Cette constatation n’évacue Ă©videmment pas la perversion gĂ©nĂ©ralisĂ©e de notre sociĂ©tĂ©, qui favorise, par le biais des rĂ©seaux sociaux par exemple, le culte de la normalitĂ© Ă  tout prix, tant au niveau physique que psychologique. MalgrĂ© des avancĂ©es significatives en matiĂšre d’inclusion, il ne fait toujours pas bon d’ĂȘtre gros, homo ou noir dans un collĂšge. Le harcĂšlement scolaire Ă©tait le thĂšme de ma derniĂšre performance-dĂ©bat, “Dans les yeux de MattĂ©o”, au centre LGBT le 13 mars dernier, avec le concours de annuaires de psys proposant l’accueil inconditionnel des minoritĂ©s sexuelles, souvent victimes d’homophobie ou de transphobie dans les lieux de soins. “Dans les yeux de MattĂ©o” raconte l’itinĂ©raire d’un garçon de quinze ans, que les autres surnomment Pocahontas en se moquant de sa silhouette chĂ©tive et de son allure effĂ©minĂ©e. L’indiffĂ©rence de son professeur principal, le dĂ©ni forcenĂ© de sa mĂšre, prĂ©fĂ©rant critiquer la prise de poids de la voisine plutĂŽt que de s’intĂ©resser aux souffrances morales de son propre enfant, sont Ă©voquĂ©es Ă  la travers le spectacle. MattĂ©o essaye de rĂ©pondre Ă  ses agresseurs dans la cour de rĂ©crĂ© quand ses derniers l’intimident, mais n’y parvient pas. Il se retrouve tĂ©tanisĂ©, comme s’il ne pouvait pas leur donner tort au fond de lui-mĂȘme. Le syndrome du bouc Ă©missaire Il ne faut pas oublier que le harcĂšlement repose avant toutes choses sur un processus de neutralisation et de disqualification du discours de la victime. Sous couvert d’humour, en incluant les autres membres du groupe, l’agresseur l’attaque. Souvent, il est protĂ©gĂ© par une cape d’immunitĂ©, qui Ă  l’adolescence, s’apparente Ă  une sorte de cote de popularitĂ© acquise Ă  partir de critĂšres socioculturels valorisants pratique sportive, vĂȘtements de marque, attitude transgressive. Nul n’en est dupe autour de lui. Cette cape d’immunitĂ© lui autorise certains assauts sadiques que d’autres ne peuvent pas se permettre. Or, le principal danger guettant la victime est d’adhĂ©rer Ă  ce discours dominant en courbant l’échine devant son bourreau. Cette vassalisation inconsciente “Tu es plus populaire que moi et tu as tous les droits”, “Tes attaques sont lĂ©gitimes car je ne vaux rien” correspond Ă  une haine et un dĂ©goĂ»t de soi, gĂ©nĂ©rateurs de harcĂšlement. Cette absence totale d’estime de soi, voire la volontĂ© de se dĂ©truire par le biais des mots et des actes des autres, va entraĂźner certaines victimes dans une spirale menant Ă  la solitude radicale, la mise au ban de tous leurs pairs. C’est ce qui s’appelle le syndrome du bouc Ă©missaire avec sa somme de dĂ©nis collectifs. Un silence trompeur Bien souvent, en effet, ce mouvement psychique groupal se fait dans un silence tonitruant, qui trompe les professeurs et les familles. “On n’a rien su”, rĂ©sume la pensĂ©e ambiante, lorsque la petite victime attente Ă  ses jours au bout de longues semaines, voire de longs mois de calvaire Avec les rĂ©seaux sociaux et le rĂšgne des pseudos, cette omerta gagne Ă©videmment en intensitĂ©. Personne ne se dĂ©clare nominativement dans cette dĂ©ferlante de sarcasmes. Personne n’ose finalement affronter le monde Ă  visage dĂ©couvert. Or, trĂšs souvent, nous constatons aprĂšs-coup que la victime elle-mĂȘme a un ou plusieurs pseudos, qu’elle s’enferre dans un mĂ©canisme mimĂ©tique visant Ă  vouloir ressembler Ă  ses agresseurs, dans un dĂ©sespoir teintĂ© de vide interne et de peur de l’autre. C’est cette aliĂ©nation qui l’empĂȘche ensuite de riposter, de dĂ©noncer. La victime est alors prise dans une forme de dissonance cognitive, c’est-Ă -dire un sentiment de commettre des actes qui ne correspondent pas Ă  ses pensĂ©es, enfermĂ©e dans un paradoxe “Je veux ĂȘtre populaire comme mes bourreaux mais je leur en veux”. Le discrĂ©dit commence donc toujours par soi-mĂȘme. Nous le voyons tous les jours dans nos cabinets les jeunes victimes vont mieux quand ils n’attribuent plus la mĂȘme puissance Ă  leurs bourreaux, quand ils parviennent Ă  les entrevoir autrement qu’à travers la lorgnette suprĂȘme de la norme. Les complices inconscients Ainsi, il s’agit d’aller au-delĂ  de la simple prĂ©vention en dĂ©construisant ce discours normatif dominant, visant Ă  atomiser certains pour en glorifier d’autres. De quel systĂšme est-il le nom sinon celui d’un phallocentrisme impossible pour beaucoup Ă  contourner? Souvent, le corps enseignant et les parents eux-mĂȘmes se font complices, inconsciemment, de ces rapports de force et il ne suffit pas d’une campagne de prĂ©vention contre le harcĂšlement pour les dĂ©douaner. Ce sont les fantasmes de toute une sociĂ©tĂ© qui sont Ă  revisiter, avec la plus grande luciditĂ© possible, afin de nous connaĂźtre nous-mĂȘmes et d’échapper aux poncifs discriminants. La bataille n’est pas celle de la bien-pensance des uns et de la mĂ©chancetĂ© des autres. Elle concerne tout le monde. À voir Ă©galement sur Le HuffPost Face au harcĂšlement scolaire, Macron annonce de nouveaux outils

comment ne plus ĂȘtre un bouc Ă©missaire